jeudi, 29 mars 2007

L'ADULTERE

Il est vingt heures, quatre faisceaux équipés d’ampoules xenon de six mille watts tournent au sommet de la Tour Eiffel tandis que les loupiotes accrochées à son squelette commencent leur scintillement.
« Judith, toujours à rêvasser, rejoins nous au salon, tu vas prendre froid !»
Elle se tourne vers la mégère qui a troublé sa rêverie, résignée, elle file s’asseoir sagement aux côtés de son mari. La dame de métal scintille toutes les demi-heures. Combien diable faut-il d’ampoules pour éclairer un tel édifice ? Une, deux…
« Le saumon est divin ! N'est ce pas ma chérie? »
La voix de son époux semble lointaine.
Encore un samedi soir entouré de vieux amis à ne parler de rien. Toujours les mêmes visages, les mêmes discussions : les enfants, la violence croissante, l’éducation qui n’est plus ce qu’elle était et le temps qui se détraque.
Les milliers d’ampoules de la Tour Eiffel se remettent en marche mais les sept personnes qui entourent Judith ne remarqueront rien. Les chiffres. Un mari, un coït par mois d’une durée d’approximativement vingt minutes, préliminaires compris. Elle s’accrochait aux chiffres, noyait son regard dans le paysage urbain mais il était déjà trop tard. Le Souvenir l’avait rattrapé et les furtives images d’une nuit trop courte envahirent son esprit.

« Attends ! lui crie t-elle »
Il s’arrête, se retourne, leurs regards se pénètrent. Main dans la main, ils trouveront un hôtel, trois étoiles, une chambre immense. Il est minuit, ou peut être une heure. Ils ont six heures devant eux. Six heures pour goûter aux baisers de l’autre, six heures pour se mêler l’un à l’autre, six heures : le compte à rebours égrène les minutes qu’ils sucent jusqu’à la moelle.
Premier baiser volé. Premier adultère consommé. Première fois qu’elle se sentait femme.
Lassée des coïts conjugaux mensuels, Judith avait fini par oublier son corps, persuadée qu’il était frigide.
« Laisse les lumières allumées », lui avait-elle demandé. Nue sans pudeur devant cet étranger, ses doigts dessinaient le contour de ses lèvres, caressaient son visage, son dos satiné, humide. S’imprégner des effluves de son corps, respirer sa sueur. Elle avait toujours détesté ce parfum de mâle suintant mais elle n’en connaissait qu’un. De celui-là elle s’enivrait.
Le désir déchirait ses entrailles, ses sens hurlaient. Six heures à aimer, trois orgasmes, quatre pénétrations, sept positions différentes, deux douches ensemble, des dizaines de minutes à parler, à tenter de sonder une âme. Mais déjà, la clepsydre se vidait, la course contre le temps s’achevait, plus que quelques secondes pour graver une silhouette au tréfonds de son âme.
Il la quitta avant sept heures.
Seule dans cette chambre devenue sans lui insensée, elle fuma une dernière cigarette, inspira lentement, ferma les yeux : son odeur…le grain de sa peau sous ses doigts…ses baisers…son sexe dressé.
Ce jour là, dans les rues de Paris, du musée du Louvre à la terrasse d’un café près du Panthéon, un fantôme la poursuivit. Elle acheta son premier carnet et commença à noircir les pages frénétiquement jusqu’à ce que les derniers spasmes de souvenir s’étalent sur le papier. Son amant causera son unique déchirement lorsque de retour chez elle, sa culpabilité la poussera à lui écrire: « I lied to you. I’m married. »

C’était il y a bien longtemps, bien avant que la Tour Eiffel ne se pare de vingt mille ampoules, bien avant les faisceaux et les lampes au xenon.

samedi, 17 mars 2007

Péché de jeunesse

Désemparée.

C’est une histoire de couple ordinaire où le désir se tarit, où la magie se désagrège, où le bonheur se mue en survie sans qu’aucun d’eux ne s’en aperçoivent.
Pour d’obscures raisons, il décide d’une séparation. Il s’arrange pour qu'elle quitte l’appartement. Il est adroit. Elle est naïve.
Il joue les bourreaux envahis de scrupules et de culpabilité. Elle se laisse prendre au jeu, elle ne connaît pas les règles.
Elle a presque trente ans et aucune expérience de la vie. Passée de son père à son mari, elle croyait se rebeller contre ses parents en quittant le domicile familial pour aller vivre avec celui qu’elle aimait. Elle était étudiante, aveuglée par des problèmes psychologiques et alimentaires issus de l’enfance, il était son sauveur. La magie opéra, un temps. Le temps des soirées prolongées dans une petite chambre d’étudiant, le temps des cours de théâtre qu’ils prenaient ensemble. Ils devinrent bientôt aux yeux du groupe le petit couple sympathique qui ne se séparerait jamais. Tellement de gens se sont bercés d’illusions en les voyant. La vie leur souriait, ils semblaient échapper à la pourriture de la société humaine.
Ils ont bien vite emménagé ensemble. Ils voulaient être ensemble, les parents de la demoiselle étaient stricts et elle manquait de cran pour désobéir aux ordres. La solution fut donc radicale, il lui apporta sur un plateau d’argent : il venait d’avoir son concours d’instituteur, il pouvait subvenir aux besoins de deux personnes. Ils prendraient un appartement en HLM, peu leur importait de vivre dans une cité du moment qu’ils étaient ensemble.
Au bout de six mois, ils emménagèrent. Judith avait vingt et un ans.