mercredi, 11 avril 2007
LES FENETRES
Ils sont là. Derrière ces fenêtres. Ils la regardent. Elle le sait. Elle a pourtant mis des rideaux. Mais cela ne sert à rien. Elle le sait. Ils sont tapis, derrière, ils scrutent. Elle a mis des couvertures, en plus des rideaux. Mais quand les lumières sont allumées, ils voient son ombre. Elle le sait. Ce soir, elle va poser des cartons. C’est opaque un carton. Ils ne devraient pas réussir à distinguer sa silhouette derrière. Elle avait d’abord pensé à des meubles. Ce serait bien des meubles. Mais les fenêtres seraient bouchées la journée, elle n’aurait plus de lumière. Comment pourrait-elle vivre sans lumière ?
Quand elle sortait, elle s’habillait de gris, elle serrait ses longs cheveux dans un petit chignon. Elle regardait bien droit devant elle et marchait vite. Comme ça, ils ne l’ennuyaient pas. Parfois pourtant, elle sentait leurs regards hostiles. Parfois, certains venaient lui parler, l’agresser. Elle détestait sortir. Heureusement à présent, Nina était là, elle se chargeait des courses. Il faudrait qu’elle pense à lui donner la procuration, pour la banque. Mais pouvait-elle avoir confiance en Nina ? Elle risquait de la voler. C’était sûr. Il ne fallait pas faire confiance aux gens, même à Nina. Jules lui avait tant répété. « Méfie-toi, il disait, une femme seule c’est pas comme un homme. »
Elle l’avait aimé Jules. Comme compagnon, il n’était pas mauvais. Certes, au lit elle n’avait jamais été une femme comblée, il faisait sa petite affaire et elle avait appris à se satisfaire elle même, quand il n’était pas là. Ca lui servait bien maintenant. C’était un don du ciel qu’il se soit avéré piètre amant, sans cela, il lui aurait manqué.
Il ramenait de l’argent. Pas trop, mais ça suffisait, elle s’était toujours contentée de peu et avait appris à se débrouiller. Déjà petite fille à la messe, elle grugeait sur la quête et allait s’acheter des bonbons. Enfant, elle avait cru en Dieu comme on croit au bon génie des contes de fées. Elle le priait chaque soir, seule dans son lit. Elle promettait d’être sage pour qu’il exauce ses vœux mais il ne l’avait jamais entendue. Il ressemblait à Jules : tous deux ne s’étaient jamais vraiment intéressés à elle, de toute façon elle n’intéressait personne. Tous deux l’avaient délaissée, tous deux étaient sortis de sa vie pour ne plus jamais y rentrer. Parfois Jules lui manquait, son corps près d’elle, sa présence, comme pourrait manquer celle d’un vieux chien auquel on s’est trop attaché.
Le soleil commençait à décliner, Nina était en retard. C’est elle qui fermait les rideaux. Où diable pouvait-elle être ? La garce. Encore une qui l’abandonnait. Mais comme tous les jours, Nina fit son apparition, sourire au lèvres. A croire qu’elle se mettait un masque, le même que ces asiatiques qui pensent que la politesse est de sourire même si on a envie de cracher à la gueule d’autrui. Enfin, c’est peut être mieux ainsi. Elle ne tolérerait pas qu’on lui manque de respect dans sa propre maison. Et puis, Nina était payée pour ça. Et bien payée. Elle se dandinait ce jour là. Elle revenait sans doute d’un rendez-vous galant. Nina lui avait parlé d’un garçon. Comment s’appelait-il ?
Oh, elle se souvenait de Jules lors de leur premiers rendez-vous. Quel bel homme c’était ! Il avait plu à ses parents. Elle l’avait aimé au premier regard. C’avait été le seul à la regarder de cette manière. Elle s’en rappelle encore. Il avait eu envie d’elle et ça lui avait plu. Ils s’étaient fréquentés quelques mois, puis ils s’étaient mariés et avaient acheté la maison à crédit. Vingt ans à la rembourser cette maison. Et maintenant, ses fenêtres lui devenaient insupportables. Quand ils avaient bâti ça allait. Pas un foyer à moins d’un kilomètre. A présent, des fenêtres. Partout autour. Des yeux avides qui la fixaient. Elle les sentait parfois. Alors, elle s’asseyait dans un coin, à même le sol, juste au dessous des ouvertures. Là, ils ne la voyaient pas. Cependant parfois, le vent soulevait un rideau et venait troubler son repos. Elle aimait le vent sur son visage, son picotement. Elle disait que grâce à lui elle sentait son corps, elle se sentait en vie. Elle aimait ses caresses. Jules ne l’avait jamais caressée. Elle n’avait jamais osé lui demander de le faire mais souvent elle en avait rêvé. Mais pas avec Jules, avec un autre. Un vrai homme qu’elle aurait rencontré et qui l’aurait regardée comme une vraie femme, pas comme une mère, pas comme un animal. Elle l’imaginait toujours plus grand qu’elle. Souvent c’était un homme dangereux. Elle aimait le retrouver, faire l’amour avec lui. Elle aimait qu’il la prenne dans ses bras. Ses baisers étaient doux, tendres et passionnés. Souvent, il la portait jusqu’au lit, il la prenait, ils s’aimaient. La seule pensée de cet homme la faisait frémir. Depuis la mort de Jules, elle allait souvent le retrouver, quand les rideaux étaient fermés, quand elle était sûre que personne ne regardait. Elle lui avait donné un nom, Marceau. C’était joli Marceau, bien plus viril que Jules.
Nina préparait le repas, elle avait fermé les rideaux. Quand elle serait partie, il faudrait mettre les cartons. Une fois, elle était sortie et avait laissé les lumières allumées, pour voir. Et bien elle avait vu ! Toute sa maison, nue ! Elle ne pouvait s’imaginer à l’intérieure. Pas comme ça.
Elle l’avait dit à Jules quand ils avaient commencé à construire en face, il avait ri. Heureusement, aujourd’hui, il n’était plus là pour l’empêcher de faire le nécessaire. Ce bon vieux Jules. Elle avait supporté tant d’années ses manies, ses exigences. Elle avait supporter combien de fois qu’il monte sur elle, qu’il ne lui parle que pour l’humilier ? Le jour où ils avaient invité les Chambert à dîner, elle avait passé la journée à lire tous les journaux qu’elle avait pu trouver. Les Chambert étaient des gens bien et cultivés, il fallait savoir faire la conversation. Elle avait servi un vieux porto à l’apéritif. Les Chambert étaient allés au Portugal. Ils voyageaient beaucoup. Madame Chambert avait alors commencé à raconter leur séjour à Lisbonne. Toute la soirée ils avaient parlé de ce voyage. Jules posaient beaucoup de questions. Elle avait essayé de parler des grèves de la rentrée, du taux de chômage mais Jules faisait tout pour la faire taire. Il disait qu’il ne fallait pas gâcher une si belle soirée, qu’on ne se voyait pas souvent. On allait pas ressasser les informations, le monde allait assez mal sans qu’il faille en rajouter. Les Chambert avaient approuvé. Elle n’avait pas osé élever la voix et s’était tue toute la soirée. Jules avait ri de son silence. « Un mutisme digne d’une bonne mère de famille ! avait-il claironné. » Il faudrait vraiment qu’il la sorte un peu de sa cuisine ! Mais il ne l’avait jamais fait. Il ne l’avait jamais emmenée. Il disait que la cuisine et le ménage plaisaient à son épouse. Il envoyait les enfants en colonie l’été mais elle, il la laissait à la maison. Il y avait le jardin à s’occuper, vu le prix des légumes, elle n’allait pas lui en faire acheter. Et puis, elle était en vacances toute l’année, de quoi se plaignait-elle ?
Nina servit des endives au gratin pour le dîner. Elles n’étaient pas aussi bonnes que le siennes. S’il était encore là, Jules repousserait l’assiette. Vivement que Nina parte, elle détestait que les autres la regardent manger. Devant Nina elle ne pouvait poser les cartons. Elle avait hâte d’essayer. Elle y avait pensé toute la journée. Aux cartons. Il lui avait fallu du temps pour en récupérer. Casser le réfrigérateur, la machine à laver. Nina en avait acheté d’autres. On les avait livrés le matin même. Elle avait demandé à ce qu’ils mettent les cartons sous son lit, de peur que Nina ne lui prenne. Nina disait qu’elle jetait les choses mais ce n’était pas vrai. Elle était sûre que Nina les volait. Jamais cette garce n’aurait ses cartons.
La garce apporta les cachets, huit en tout. Le médecin passait tous les quinze jours et à chaque fois il en ajoutait. Peut être que les médicaments finiraient par lui faire un repas complet. C’avait été le cas pour Jules. Après son accident, Nina ne le nourrissait que de médicaments. Elle les mettait dans un tube et ils glissaient, goutte après goutte jusque l’estomac de Jules.
Nina avait prit sa température et sa tension, elle les notait à présent sur une fiche. A qui pouvait-elle bien donner ces informations ? C’était personnel. Que Nina sache, soit, mais les autres…
Nina ferma la porte, éteignit la lumière, la laissa enfin seule. Il était temps de faire le nécessaire. Elle se traîna tant bien que mal jusqu’au fauteuil roulant près du lit. Les cartons étaient sous le sommier. Elle réussit à les atteindre, ses doigts les tâtaient. Ils semblaient bien épais. Bien opaques. Jules n’avait jamais voulu poser de volets aux fenêtres, il disait que ça coûtait trop cher. Une nuit, elle avait coupé l’électricité. Exprès. Jules détestait le noir, il disait que ça le rendait fou, qu’il n’avait plus de repères. Quand elle l’avait réveillé pour lui signifier la panne, il devait être trois heures du matin, les lampadaires de la rue étaient éteints. La lune était absente. Jules sortait du sommeil, elle n’eut aucun mal malgré sa petite taille à le pousser par la fenêtre du premier étage. Ensuite, elle avait regagné son lit, Marceau l’attendait.
Elle avait enfin réussi à dégager les cartons, elle les sera tendrement. Grâce à eux, elle et Marceau n’auraient plus à se cacher sous les draps. Grâce à eux, les autres ne pourraient plus les regarder s’aimer.
Quand Nina la retrouva le lendemain matin, elle gisait morte, nue parmi quelques cartons.
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lundi, 02 avril 2007
QUAND ELLE SERA BIEN VIEILLE...
"Il était une fois une demoiselle, Judith de son prénom, K. de son nom. C’est joli « K. », et puis ça préserve l’anonymat. Judith eut une enfance banale, une adolescence ordinairement autodestructrice, un mariage raté, une vie de célibataire emplie d’hommes, « ses hommes » comme elle les appelait.
Judith fête aujourd’hui son 75e anniversaire. Ils lui ont préparé un bon gâteau qu’elle dégustera avec ses amis du troisième étage. La binoclarde qui bave, le ventru obsédé, miss grincheuse et Léa, sa préférée. Au moins Léa elle ferme sa gueule. Alzheimer a du bon, à la fin, les cinglés réussissent même pas à articuler trois mots.
Il est bon le gâteau, avec des fraises et de la chantilly. Avant, du temps de sa grandeur, Judith adorait les pâtisseries au chocolat. Mais à présent ça l’écoeure le chocolat.
Il va être 18h30, l’heure du souper et des médicaments. Elle aime pas les médicaments. A quoi ça sert de rallonger le temps quand on a plus rien à en faire ? augmenter l’audimat des émissions télé que seuls les chômeurs, les mères au foyer ou les vieux regardent. C’est déjà ça."
Elle déprime un peu la Judith, à s’imaginer comme ça, dans cinquante ans. Elle se dit qu’elle fait pas grand chose de sa vie et que quand sa petite tête sera flétrie, sans enfants, sans amants, elle se sentira bien seule. Elle se retournera et se demandera : à quoi ça a servi tous ces voyages ? tous ces bouts de bonheur amassés ? tous ces amours ? ces douleurs ? ces joies ? ces rencontres ?
A quoi ça sert ? si ce n’est à réaliser un film qu’on se repasse, ressasse, sans cesse quand on supporte plus les émissions télé, les binoclards et les cinglés.
Il a plutôt intérêt à être bon le film, avec de l’action, des beaux paysages et des histoires d’amour.
Alors ça sert à ça une vie ? à créer des souvenirs, la drogue du temps où on attendra de crever ?
A mourir en se disant que c’était chouette pis ça s’arrête ; comme ça avait commencé.
Il était une fois une demoiselle, Judith de son prénom, K de son nom. C’était joli « K. »
23:50 Publié dans NOUVELLES: JUDITH FANTASME | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, vieillesse
samedi, 24 mars 2007
FANTASME CHRONIQUE
Il règne une atmosphère aseptisée dans cette discothèque qui se prétend haut lieu à la mode. Un simple hangar abrite une piste de danse trop vaste pour être remplie un vendredi soir. Des canapés pseudo design, des poufs dépareillés, des plateaux en simili argent qui servent de table basse, un bar au fond, le trône des D.J en face. Au milieu, une faune formatée se trémousse. Les basses martèlent les esprits, les domestiquent, les endorment, ne reste que l’instinct animal pour faire bouger ces mammifères grossièrement endimanchés. Starlettes robotisés aux jambes galbées et à la démarche gauche. Minettes vêtues de mini jupes qui se déhanchent sur des plots d’un mètre de haut, aguicheuses, comme ces stars kleenex qu’elles copient vulgairement. La musique hurle dans les hauts parleurs et envahit la salle d’une musique techno bon marché. Les p’tits mecs jouent les mâles, leurs hormones dégoulinantes transpirent de leur jean, trop serré, de leur T-shirt, trop étriqué.
Adossée au bar, une fille enchaîne les clopes et la vodka. Elle attend. Elle est prête. Il s’approche. Deux mots suffisent.
Ils se faufilent parmi la foule anonyme trop occupée à se pavaner pour faire attention à eux.
Ils dénichent un coin sombre. La jupe est soulevée. Il humecte son index droit, baisse le bout de tissus qui le sépare de ses lèvres, engage son doigt entre ses cuisses. Son clitoris gonfle, elle lutte pour étouffer cette voix raisonnable, pour ne pas sortir d’elle même et regarder le triste spectacle d’une fille facile prise par un inconnu. Elle s’en remet à ses sens, à son corps, elle aurait du boire davantage. Déjà elle le sent en elle et tente de se laisser aller au plaisir simple de l’orgasme. Il est doué, il la caresse, palpe ses fesses qu’elle voudrait plus fermes. Lui semble les trouver à son goût. Il s’est enivré, elle le sait, elle le regardait vider les chots de téquila. Elle le sent monter, le somme de ne pas s’arrêter. Il continue, pas mal ; encore, elle y est presque, enc… ça y est. Stop. Il se lâche.
Hagards, ils se regardent. L’heure n’est plus aux baisers. Elle sent qu’elle doit fuir, et vite, pour garder une once de dignité. Elle se rhabille, l’air de rien, lui adresse un coup d’œil rapide. Ca ne doit pas être sa première fois. Pas comme elle. Bye. Il lui sourit, elle tourne le dos, ondule des hanches et se dirige vers le bar. Une vodka sèche. Une cigarette. La musique l’emporte. Une seconde vodka avalée d’un trait. Elle allume une deuxième cigarette et s’enfonce dans la musique. Elle s’agite sur la piste. Les gens autour d’elle n’ont plus de visage. C’était bon. Elle a réussi. Quand elle rentrera elle racontera tout à son mari. Il la quittera. Ce sera parfait. Elle était incapable de le faire. Elle pourra enfin être seule et jouir de sa propre vie.
Enivrée, elle quitte la boîte, hèle un taxi. Les lumières de la ville ne sont que traînées multicolores derrière la vitre. Le silence, le roulement de la voiture. Le chauffeur ne parle pas. La tête lui tourne. Elle est arrivée. Elle enfonce la clef dans la serrure, avance dans la pénombre. Il dort déjà. Elle allume la salle de bain. Le néon crache une lumière blafarde qui la transperce. Elle se déshabille, se lave les dents, met sa chemise de nuit, éteint ce maudit néon et rejoint le lit conjugal. Sa place est trop froide. Elle se colle à ce corps qui dégage tant de chaleur, murmure un « bonne nuit ». Il se tourne vers elle. Il dort, rumine, respire. Elle ferme les yeux et la musique se remet en marche. Elle revoit cet homme. Quel était son visage ? Elle le redessine mentalement, revit cette soirée et s’endort.
Etait-ce un fantasme ? Qu’importe, elle l’a trompé, comme tous les soirs depuis dix ans.
13:15 Publié dans NOUVELLES: JUDITH FANTASME | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : fantasme, mariage, couple, rencontre





















