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mercredi, 02 janvier 2008

FACTEUR X



Le regard du professeur croisa celui de l’élève. Jeune éphèbe dont les yeux, empreints de malice dilataient leur pupille pour se plonger profondément dans le regard de la jeune enseignante. Mal à l’aise, elle sentit ses joues rosir et se détourna. Le cours se poursuivit tandis que les minutes, muent par un sadisme insoupçonné, étiraient leurs secondes à l’infini. L’élève se délectait du corps féminin qui pavanait sous ses yeux et lui contait la tragédie de Manon qui rendit fou d’amour le chevalier des Grieux. La sonnerie retentit sans que l’adolescent ne s’en aperçoive. Son regard s’étalait délicieusement sur la silhouette qui effaçait le tableau blanc. Madame se retourna en fixant le bureau qui se tenait à sa droite. Titubante, sa main se posa sur le meuble et ses chairs s’écroulèrent sur la chaise. Elle laissa alors échapper un soupir tandis qu’ un regard enivrant pesait encore sur elle. Le jeune homme s’approcha lentement, sa voix douce murmura quelques paroles à peine perceptibles. La jeune femme sentit les muscles de son cou peser quand elle leva la tête.
- Aidez-moi, répéta –t-il
Elle prétendit ne pas donner de cours particulier.
- Donnez moi quelque chose. Un conseil, des exercices, s’il vous plait.
Des doigts tremblants se posèrent sur un devoir, le saisirent et le tendirent au jeune homme. Les yeux baissés, chacun fixait la page sur laquelle des Grieux narrait la mort tragique de Manon.
- Je vous rends le commentaire lundi, déclara l’élève. Merci.
Elle regarda son corps franchir le seuil de la porte. La culpabilité grandissante du désir ne l’avait pas quittée. A cet instant, d’insensés fantasmes l’envahirent :  le plaquer contre un mur, poser ses lèvres sur les siennes, sentir la chaleur de son visage encore imberbe, goûter la tendresse de sa langue, se délecter du goût de sa bouche. Puis, lentement descendre ses doigts le long du torse encore frêle et glisser subrepticement la main vers ce joyau innocent que le plaisir durcissait.
    Lundi soir, peu avant dix-sept heures, l’élève attendait devant la salle de classe. Une voix féminine dictait les devoirs du lendemain. La sonnerie retentit. Une vague d’adolescents excités sortit du cours dans un brouhaha frénétique. Le calme suivit la tempête. L’élève demeurait immobile sur le seuil de la porte, une copie à la main, dévorant avec délectation l’objet de son désir.
Bien sûr elle sentit ses yeux vert émeraude peser sur elle mais elle ne bougea pas, se concentrant simplement sur un cahier de texte à remplir.
- Madame.
- Approche, lança t-elle en se tournant vers lui.
Il s’exécuta, son regard allant et venant du sol au visage angélique qui s’offrait. Le professeur eut la pudeur de fuir son désir délétère en détournant les yeux une seconde. Une seconde de répit. Une seconde de trop. Une seconde qui avait trahi une faille. Une faille dans laquelle il devait s’engouffrer.
Lorsque leurs yeux se rencontrèrent à nouveau, le visage de l’élève était à quelques centimètres du sien. Leurs souffles tellement contenus qu’ils en devenaient impalpables. Les pupilles de la jeune femme s’agrandirent tandis que celles du jeune homme violaient les dernières barrières sociales. L’autorité était sur le point de capituler quand, dans un ultime sursaut la victime fit volte-face.
- Huit heures. Tu devais me remettre ce devoir à heures précises. Il est trop tard.
Désarçonné, l’élève répondit à l’assaut imprévu par le silence. Ses pupilles s’étaient rétrécies. Les deux émeraudes étincelaient à présent de colère et de frustration contenues.
Elle rangea ses affaires rapidement et arracha la copie des mains du garçon :
- Je la prends. Pour cette fois. Mais ne t’avise plus de briser les règles, n’essaie même pas de les contourner, tu perdrais.

Le lendemain, l’élève arriva en retard accompagné d’une camarade. Ils se placèrent  tous les deux au fond de la classe et gardèrent un silence religieux durant l’heure. Le cours suivant, assis aux côtés de cette même fille, le jeune homme affichait un air béat. Son professeur, déstabilisé par ce qu’il prit pour un revers amoureux, décida de reconquérir sa victime : la première phase consistait à pénétrer profondément le regard turquoise du garçon. Malheureusement, celui-ci paraissait inaccessible. Un voile vaporeux ternissait les deux émeraudes. L’enseignante examina plus attentivement la scène. Sous la table, une main étrangère avait pénétré le pantalon du jeune homme. Le scélérat choisit cet instant précis pour narguer son bourreau d’un battement de cils. Un battement qui le conduisit au septième ciel : le professeur l’avait vu. Les rôles s’inversaient : Théo savait qu’il avait enfin réussi à susciter l’intérêt de son amour indomptable.
Le visage du garçon délicieusement crispé par l’orgasme hantait la jeune femme. Maria avait beau lutter, c’était bien ses traits qui se dessinait dans son esprit quand elle jouissait. Son image s’imposait lors de longues nuits d’insomnie et commença à envahir ses jours. Elle avait trente-quatre ans, il en avait dix-sept. Dans un an elle ne serait plus son professeur, dans un an  tout serait possible. Mais à présent il fallait lutter. Eviter ce tentateur qui prenait plaisir à la torturer. Eviter son regard émeraude. Le dénoncer peut être.
Quand elle le convoqua pour lui remettre la correction du commentaire qu’il lui avait rendu une semaine plus tôt, Maria était décidée à mettre sa menace à exécution. Il était à l’heure, comme toujours. Elle commença par commenter son devoir, superficiel et trop interprétatif. Théo s’enlisait dans des considérations psychanalytiques erronées. Il allait même jusqu’à théoriser le relation de l’héroïne et de son chevalier comme quelque résidu oedipien que des Grieux n’aurait pas dépassés. Théo n’essaya pas de contredire sa maîtresse, comme il se plaisait à la nommer. Il plongeait dans les yeux vert émeraude de sa bien aimée, contemplait le mouvement de ses lèvres, dévorait la mollesse dorée de son décolleté. Elle se mit ensuite à lui faire la morale, martelant le mot « inacceptable » qui qualifiait son comportement « exhibitionniste ». Théo quant à lui, savourait cet instant exquis. Maria s’intéressait enfin à son élève. Malheureusement, il entendit ensuite son égérie proférer de lourdes menaces : Théo passerait en conseil de discipline et serait expulsé de l’établissement. Ces propos inattendus résonnèrent dans sa poitrine. Comment osait-elle l’abandonner de la sorte? ce n’était pas possible. Il avait lu dans les yeux de sa maîtresse. Les mêmes yeux que les siens. La même teinte émeraude. Oui, il avait lu et décrypté la passion caché dans la colère. Elle le châtiait, donc elle l’aimait.
L’adolescent semblait perdu. Son regard ahuri fixait Maria. A aucun moment il ne baissa les yeux. Aucun mot d’excuse ou d’explication ne sortit de la bouche du garçon.  Son insolence blessa profondément le professeur qui, à court d’arguments, gifla son élève.
Théo quitta la salle sans se retourner sur cette femme qui, quelques minutes plus tard, pleurait de rage, de douleur et de désir.
Le lendemain matin, Maria quitta son domicile à sept heures trente. Un adolescent l’attendait sur le perron. Ils échangèrent quelques mots et entrèrent à l’intérieur.
Théo fit asseoir Maria sur le canapé, il tenait toujours l’arme à la main. Sa maladresse était perceptible, l’engin, trop lourd pour un corps si fragile semblait l’encombrer. Il pourrait la tuer, la violer, la torturer peut-être. Malheureusement, Théo cherchait seulement à se faire aimer et pour cela, nul besoin de pistolet.
En quête d’indice, de réponse qui lui permettrait de comprendre le comportement du jeune homme, Maria scrutait ses yeux émeraudes qui la troublaient tant.
Il posa alors un dossier administratif sur la table de salon, l’ouvrit et lui demanda de lire à haute voix la première page dont l'entête indiquait "procédure d'abandon". Lorsqu’elle eut achevé sa lecture, elle rit. Un rire que l’enfant aurait pu interpréter comme une souffrance, un élan de rage ou de tristesse. Malheureusement, ce rire nerveux  transperça l’âme de Théo et c’est bien la douleur qui le fit tirer sur cette femme au regard émeraude, sa propre mère qui 17 ans plus tôt avait accouché sous X.

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